Le bug de l’Europe par Nietzsche

…mais revenons à notre problème de l’autre origine du concept de l’ « homme bon », au problème de l’homme bon tel que l’homme du ressentiment l’a imaginé ; ce problème attend une solution. Que les agneaux en veuillent aux oiseaux de proie, voilà qui ne surprend personne : pourtant il n’y a pas de raison d’en vouloir aux grands oiseaux de proie de ce qu’ils ravissent de petits agneaux. Et si les agneaux se disent entre eux « ces oiseaux de proie sont méchants ; et celui qui est aussi peu que possible un oiseau de proie, qui en est même le contraire, un agneau, celui-là ne serait-il pas bon ? », il n’y a rien à redire à cette façon d’ériger un idéal, si ce n’est que les oiseaux de proie regarderont tout cela d’un œil quelque peu moqueur, et se diront peut-être : « nous ne leur en voulons pas du tout, à ces bons agneaux, nous les aimons même : rien n’est plus savoureux qu’un tendre agneau ». – Exiger de la force qu’elle ne se manifeste pas comme force, qu’elle ne soit pas une volonté de subjuguer, une volonté de terrasser, une volonté de dominer, une soif d’ennemis, de résistances et de triomphes, c’est aussi absurde qu’exiger de la faiblesse de se manifester comme force. Une quantité déterminée de force correspond à une même quantité d’instinct, de volonté, d’activité – mieux, elle n’est rien d’autre que précisément cet instinct, cette volonté, cette activité, et il ne peut sembler en être autrement que sous l’influence séductrice du langage (et des erreurs fondamentales de la raison, sédimentées en lui), qui comprend – se méprenant – toute action comme conditionnée par un agent, par un « sujet ». De même, en effet, que le peuple distingue la foudre de son éclat et prend ce dernier pour une action, pour l’effet causé par un sujet qui s’appelle foudre, de même la morale populaire distingue la force de ses manifestations, comme si l’homme fort cachait un substrat neutre, auquel il serait loisible de manifester ou non de la force. Un tel substrat n’existe pas ; il n’existe pas d’ « être » au-dessous de l’action, de l’effet, du devenir ; l’ « agent » n’est qu’ajouté à l’action,- l’action est tout. Au fond, le peuple dédouble l’action ; quand il fait se manifester la foudre en éclairs, c’est l’action d’une action : il prend le même phénomène d’abord comme cause et puis comme effet de cette cause. Les savants ne font pas mieux en disant : « la force fait mouvoir, la force produit un effet », et ainsi de suite – malgré sa froideur, son refus des passions, notre science toute entière reste sous l’influence du langage et ne s’est pas encore débarrassée de ces incubes supposés, les « sujets » (l’atome par exemple est un tel incube, de même la « chose en soi » de Kant) : quoi d’étonnant si des passions rentrées mais couvant secrètement, comme la haine et la vengeance, exploitent à leur propre fin cette croyance et finissent par soutenir avec plus d’ardeur que toute autre la croyance que le fort est libre d’être faible et l’oiseau de proie d’être un agneau: – ainsi acquièrent-elles le droit d’imputer à l’oiseau de proie le fait d’être un oiseau de proie…Quand les opprimés, ceux qui subissent violence, les asservis se mettent à dire, avec la ruse vindicative de l’impuissance : « soyons différents des méchants, soyons bons ! Et bons sont ceux qui ne font pas violence, qui ne blessent personne, qui ne commettent pas d’agressions et n’usent pas de représailles, qui laissent la vengeance à Dieu, qui, comme nous, restent dans l’ombre, qui évitent toute espèce de mal, et qui d’une façon générale demandent peu à la vie, ainsi que nous faisons, nous les endurants, les humbles, les justes » – eh bien, pour un homme froid et impartial, cela ne veut rien dire d’autre que ceci : « nous les faibles, nous sommes décidément faibles ; il est bon que nous ne fassions aucune chose pour laquelle nous ne sommes pas assez fort » – mais cet état de fait douloureux, cette sagesse élémentaire dont sont doués même les insectes (qui font les morts, pour ne rien faire « de trop », en cas de grand danger), du fait de ce faux-monnayage et de cette duperie de soi qui sont le propre de l’impuissance, a pris l’apparence pompeuse de la vertu de renoncement, de silence, de patience, comme si la faiblesse même de l’homme faible – c’est-à-dire son être, son activité, toute sa réalité unique, inévitable et ineffaçable – comme si cette faiblesse était un acte délibéré, quelque chose de voulu, de choisi, un exploit, un mérite. Par instinct de conservation, instinct d’affirmation de soi, qui sanctifie tout mensonge, cette espèce d’hommes a besoin de croire à un « sujet » neutre, libre de choisir. Le sujet (ou pour parler plus populairement, l’âme) a peut-être été jusqu’à présent le meilleur article de foi qui soit au monde, parce qu’il permet à la grande majorité des mortels, aux faibles et aux opprimés de toutes sortes de se tromper eux-mêmes par ce mensonge sublime qui interprète la faiblesse comme liberté, son être-ainsi comme mérite.”

(SOURCE : Extrait de « La généalogie de la morale », partie 13 du chapitre « Bon et méchant, bon et mauvais »)

 

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